Ces dernières années, beaucoup d’albums “roots” donnent l’impression de recycler les mêmes recettes : même skank, mêmes structures, mêmes références aux années 70.
Roots and Shadows, lui, prend une autre direction.
Le premier album de Brais Ninguén & Couto 90 ne cherche pas simplement à rendre hommage au reggae roots classique. Il essaie de l’ouvrir, de le faire respirer autrement, presque de le déconstruire par moments… sans jamais perdre son âme jamaïcaine.
Et c’est précisément ce qui rend le projet aussi intéressant.
À travers dix morceaux, Roots and Shadows construit quelque chose d’assez rare dans le reggae actuel : un véritable univers sonore. Pas juste une collection de riddims. Ici, les morceaux évoluent constamment. Les intros prennent leur temps, les lignes de basse s’étirent, les harmonies changent subtilement et certains passages flirtent carrément avec le jazz psychédélique ou le rock progressif des années 70.
Par moments, l’album donne presque l’impression d’écouter une jam session enregistrée en pleine nuit dans un vieux studio analogique perdu au milieu des montagnes.
Et ce n’est pas très loin de la réalité.
Le disque a été enregistré à Escusalla Sonora, un studio rural isolé en Galice, dans une logique totalement organique : basse, guitare et batterie captées en live pour conserver l’énergie brute des musiciens. Pas de production ultra compressée ni de perfection numérique froide. On entend les respirations, les espaces, les imperfections humaines. Et justement, c’est ce qui donne autant de profondeur au projet.
Musicalement, les fondations restent profondément roots : Hammond, clavinet, cuivres, harmonies vocales, grosses basses rondes et batteries lourdes. Mais au lieu de rester enfermés dans les codes traditionnels, Brais Ninguén & Couto 90 utilisent ces éléments comme une base d’exploration.
Certaines transitions partent presque dans le dub expérimental. D’autres morceaux prennent une direction beaucoup plus planante, hypnotique, où les instruments semblent flotter au-dessus du riddim. On sent autant l’influence des grands albums jamaïcains des seventies que celle de groupes psychédéliques européens.
Le titre de l’album résume parfaitement son intention.
Les “roots”, ce sont les valeurs essentielles : la connexion humaine, la conscience, la résistance, la quête d’équilibre. Les “shadows”, au contraire, représentent les mécanismes modernes qui déshumanisent : pression sociale, individualisme, violence économique, perte de repères. Mais l’album évite le piège du discours militant simpliste. Tout passe davantage par les ambiances, les textures et les sensations que par des slogans.
Et c’est probablement la plus grande qualité du disque : il fait confiance à la musique.
Aujourd’hui, beaucoup de productions reggae cherchent immédiatement l’efficacité ou le refrain viral. Roots and Shadows fait exactement l’inverse. Il demande du temps. Certaines tracks révèlent leur richesse après plusieurs écoutes, surtout au casque ou sur une bonne sono. Les détails apparaissent progressivement : une ligne d’orgue cachée, une guitare qui résonne dans le fond du mix, un break dub inattendu.
Le projet rappelle aussi une chose importante : le reggae européen continue encore à évoluer loin des grosses industries musicales. Et parfois, ce sont justement ces projets indépendants enregistrés loin des grandes villes qui prennent les risques artistiques les plus intéressants.
Avec Roots and Shadows, Brais Ninguén & Couto 90 ne cherchent pas à refaire le passé.
Ils utilisent les racines du reggae pour construire quelque chose de plus personnel, plus cinématographique et parfois même presque spirituel.
Un album qui ne cherche pas forcément à faire danser immédiatement…
mais qui finit par rester longtemps dans la tête, comme un écho entre lumière et obscurité.




